Les démons Gadaréniens

 

Mat. 8, 28-34

 

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Bien-aimés dans le Christ,

L'Évangile de ce jour nous conduit dans un lieu étrange et inquiétant. Après avoir apaisé la tempête sur le lac, notre Seigneur Jésus-Christ aborde le pays des Gadaréniens. À peine est-Il descendu de la barque que deux hommes possédés par les démons viennent à sa rencontre. L'Évangéliste nous dit qu'ils vivaient parmi les tombeaux et qu'ils étaient si violents que personne n'osait passer par ce chemin.

Ces quelques versets nous révèlent bien plus qu'un simple miracle. Ils mettent devant nos yeux le drame de toute l'humanité. D'un côté, le Christ, venu apporter la vie. De l'autre, un monde marqué par la mort, la peur et l'esclavage du péché. Mais ce qui frappe surtout dans ce récit, ce sont les différentes réactions devant la présence du Seigneur. Car le Christ ne laisse jamais personne indifférent. Sa venue oblige chacun à se révéler tel qu'il est.

La première réaction est celle des démons.

À peine aperçoivent-ils Jésus qu'ils s'écrient : « Qu'y a-t-il entre nous et toi, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? »

Quel paradoxe ! Ceux qui sont les ennemis de Dieu reconnaissent immédiatement Celui qui se tient devant eux. Les démons ne doutent pas de l'identité du Christ. Ils savent qu'Il est le Fils de Dieu. Ils savent qu'Il est leur Juge. Ils savent que leur pouvoir n'est que provisoire et qu'ils devront répondre de leurs œuvres.

Cela nous enseigne une vérité profonde. Il ne suffit pas de connaître Dieu intellectuellement. Il ne suffit pas de savoir que le Christ est Seigneur. Les démons le savent mieux que nous, mais cette connaissance ne les sauve pas, parce qu'ils ne L'aiment pas. Leur intelligence reconnaît la vérité, mais leur volonté demeure enfermée dans la révolte.

C'est pourquoi saint Jean Chrysostome écrit :

« Les démons confessent le Christ non par amour, mais parce qu'ils sont contraints par la vérité. La confession qui ne naît pas de l'amour ne procure aucun salut. »

Cette parole doit nous interroger. Nous sommes orthodoxes. Nous confessons le Credo. Nous connaissons peut-être les offices, les jeûnes, les saints canons et les enseignements des Pères. Tout cela est précieux, tout cela est nécessaire. Mais la vraie foi n'est pas une accumulation de connaissances religieuses. La vraie foi est une rencontre avec une Personne. Elle est une communion vivante avec le Christ. Une théologie qui ne devient pas prière finit par dessécher le cœur. Une connaissance qui ne conduit pas à l'humilité peut nourrir l'orgueil au lieu de conduire au salut.

Après les démons vient la réaction des habitants de la région.

Les gardiens du troupeau courent annoncer ce qui vient de se produire. Toute la ville sort à la rencontre de Jésus. Nous pourrions penser qu'ils vont tomber à ses pieds. Après tout, deux hommes que personne ne pouvait maîtriser viennent d'être délivrés. Deux vies détruites viennent d'être restaurées. Le Sauveur est au milieu d'eux.

Pourtant, l'Évangile nous dit une phrase bouleversante : « Ils prièrent Jésus de quitter leur territoire. »

Ils ne contestent pas le miracle. Ils ne disent pas qu'il est faux. Ils savent qu'il s'est produit. Mais ils préfèrent perdre le Sauveur plutôt que de perdre leurs biens.

Saint Hilaire de Poitiers écrit :

« Ils préférèrent leurs biens terrestres à la présence du Sauveur ; ils montrèrent ainsi que leur cœur était davantage attaché aux choses visibles qu'au Royaume invisible. »

Frères et sœurs, cette scène est d'une actualité saisissante. Nous imaginons facilement que nous aurions accueilli le Christ avec joie. Pourtant, combien de fois Lui demandons-nous, nous aussi, de quitter notre territoire ?

Chaque fois que l'Évangile dérange nos habitudes, chaque fois que le Christ nous appelle à pardonner alors que nous voulons nous venger, chaque fois qu'Il nous demande de renoncer à une passion que nous chérissons, chaque fois qu'Il nous invite à donner alors que nous voulons accumuler, chaque fois qu'Il réclame la première place alors que nous préférons nos projets, nos plaisirs ou notre confort, nous Lui disons, sans paroles peut-être mais par nos actes : « Seigneur, éloigne-Toi. Ne bouleverse pas ma vie. »

Le Christ ne s'impose jamais. Il respecte profondément la liberté qu'Il nous a Lui-même donnée. Il frappe à la porte, mais Il ne la défonce pas. L'amour véritable ne contraint jamais. Voilà pourquoi les habitants de Gadara peuvent demander au Seigneur de partir... et Il part. Quel mystère douloureux ! Dieu Lui-même accepte d'être rejeté par ceux qu'Il est venu sauver.

Cependant, au milieu de ce refus, il y a une espérance immense.

Les deux démoniaques sont désormais libres. Eux qui vivaient parmi les tombeaux retrouvent leur dignité. Dans le récit parallèle de saint Luc, l'un d'eux est retrouvé assis aux pieds de Jésus, vêtu et dans son bon sens. Quelle magnifique image de la restauration de l'homme !

Les tombeaux représentent la mort spirituelle dans laquelle le péché enferme l'humanité. Les passions finissent toujours par défigurer celui qui s'y abandonne. Elles promettent la liberté mais produisent l'esclavage. Elles promettent le bonheur mais engendrent l'angoisse. Elles promettent la vie mais conduisent peu à peu vers la mort.

Le Christ, Lui, ne vient pas seulement chasser les démons. Il vient restaurer en l'homme l'image de Dieu obscurcie par le péché.

Saint Cyrille d'Alexandrie l'exprime admirablement :

« Lorsque le Christ chasse les démons, Il ne retire pas seulement un ennemi ; Il rend à l'homme sa dignité première afin qu'il retrouve la beauté de l'image divine. »

Voilà toute la bonne nouvelle de l'Évangile. Le salut n'est pas seulement le pardon de nos fautes. Il est la restauration de notre être tout entier. Dieu ne veut pas simplement nous rendre un peu meilleurs ; Il veut nous rendre capables de participer à sa vie. C'est ce que les saints Pères appellent la déification, la théosis. Selon la parole de saint Athanase le Grand : « Dieu s'est fait homme afin que l'homme devienne dieu par la grâce. »

Cette transformation commence dès ici-bas. Chaque confession sincère, chaque Divine Liturgie, chaque communion reçue avec repentir, chaque combat contre les passions, chaque acte d'amour envers notre prochain restaure progressivement en nous l'image du Christ.

Alors, frères et sœurs, cet Évangile ne parle pas seulement des habitants de Gadara. Il parle de chacun de nous.

À chaque Divine Liturgie, le Christ traverse de nouveau la mer pour venir jusqu'à nous. Il entre dans notre assemblée. Il nous parle dans les Écritures. Il Se donne à nous dans son Corps très pur et son Sang très précieux. Il frappe doucement à la porte de notre cœur.

La seule question est celle-ci : quelle sera notre réponse ?

Ressemblerons-nous aux démons, qui connaissent la vérité sans aimer Celui qui est la Vérité ?

Ressemblerons-nous aux habitants, qui préfèrent leurs sécurités à la présence du Sauveur ?

Ou ressemblerons-nous à ces hommes délivrés, qui acceptent que le Christ transforme entièrement leur existence ?

Demandons aujourd'hui au Seigneur de nous donner un cœur humble, un cœur libre, un cœur capable de L'accueillir sans réserve. Demandons-Lui d'arracher de nous tout ce qui nous éloigne de Lui, afin que, purifiés de nos passions et renouvelés par sa grâce, nous devenions peu à peu ce pour quoi nous avons été créés : des icônes vivantes de son Fils. Amen.

 

Prêtre Zhivko Zhelev