Pardonnez pour être pardonnés

 

 

Frères et sœurs,

Il y a une phrase que nous prononçons probablement plus souvent que nous ne le réalisons : « Pardonne-nous nos dettes, comme nous pardonnons aussi à nos débiteurs. » Nous la disons dans la prière Notre Père, souvent plusieurs fois par jour. Mais si nous nous arrêtons un instant sur ces paroles, nous découvrirons qu'elles sont beaucoup plus exigeantes que nous ne le pensons. Car Le Christ ne nous apprend pas simplement à demander : « Seigneur, pardonne-moi. » Il nous apprend à demander : « Seigneur, pardonne-moi comme moi-même je pardonne. » Et c'est précisément autour de cette réalité que se construit la parabole du serviteur impitoyable.

Jésus nous parle d'un roi qui décide de régler ses comptes avec ses serviteurs. On lui présente un homme qui lui doit dix mille talents. Pour comprendre l'énormité de cette somme, il faut savoir qu'un talent représentait environ six mille deniers, et qu'un denier correspondait à peu près au salaire d'une journée de travail. Dix mille talents représentent donc environ soixante millions de journées de salaire. Nous sommes devant une dette tellement énorme qu'elle est, humainement, impossible à rembourser. Le serviteur peut supplier, promettre, travailler toute sa vie : il ne pourra jamais régler cette dette.

Et Jésus ajoute quelque chose de terrible : devant l'impossibilité de payer, le roi ordonne qu'il soit vendu, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il possède. La dette ne concerne donc plus seulement l'homme lui-même. Elle commence à toucher toute sa maison. Sa faute et son incapacité à payer ont des conséquences qui dépassent sa propre personne.

Il y a là une réalité spirituelle que nous ne devons pas négliger. La Bible ne dit pas que les enfants deviennent automatiquement coupables des péchés de leurs parents : chacun répond devant Dieu de ses propres actes. Mais elle nous montre que le péché d'un homme ou d'une femme peut avoir des conséquences sur ceux qui viennent après lui. Une colère que nous entretenons peut devenir un modèle pour nos enfants. Une rancune que nous cultivons peut devenir une manière de vivre qu'ils apprennent. Une violence, un mensonge, une addiction, une infidélité ou simplement l'incapacité à demander pardon peuvent laisser une trace dans une famille pendant des années. Nous pouvons transmettre à nos enfants des blessures que nous n'avions jamais voulu leur donner.

Et pourtant, c'est précisément à cet homme que le roi va faire grâce. Le serviteur tombe à genoux et demande seulement un délai : « Seigneur, prends patience envers moi et je te paierai tout. » Mais le maître ne lui accorde pas seulement du temps. Il lui remet entièrement sa dette. Il efface ce qu'il ne pouvait pas payer. Voilà le cœur de l'Évangile : nous sommes devant Dieu avec une dette que nous ne pouvons pas régler par nos propres forces, et Dieu vient à nous avec miséricorde. Nous ne gagnons pas son pardon par nos mérites ; nous le recevons comme une grâce.

Mais c'est justement ici que l'histoire devient tragique. Cet homme sort libre. Sa dette immense vient d'être effacée. Et presque immédiatement, il rencontre un autre serviteur qui lui doit cent deniers. Cent deniers représentent environ cent journées de salaire. Ce n'est donc pas une dette imaginaire. Son compagnon lui doit réellement quelque chose. Jésus ne nous demande pas de faire semblant que les blessures que nous avons reçues n'existent pas. Certaines offenses sont graves. Certaines blessures prennent des années à cicatriser. Pardonner ne signifie pas dire que le mal était bien, ni supprimer les conséquences de l'injustice, ni nécessairement restaurer immédiatement la confiance.

Mais ce qui frappe dans la parabole, c'est la disproportion : celui qui vient de recevoir la remise d'une dette d'environ soixante millions de journées de salaire refuse de remettre une dette d'environ cent journées. Et cet homme qui venait de demander : « Seigneur, prends patience envers moi », saisit son compagnon par la gorge et lui dit : « Paie ce que tu dois ! »

Il avait reçu la miséricorde, mais il ne l'avait pas laissée entrer dans son cœur. Parce qu'il est très facile de regarder ce que les autres nous doivent. Nous nous souvenons des paroles qui nous ont blessés, des injustices que nous avons subies, des personnes qui nous ont déçus. Certaines dettes restent gravées dans notre mémoire. Mais Jésus nous invite à regarder d'abord la dette que Dieu nous a remise.

C'est exactement le sens de cette parole que nous répétons dans le Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Chaque fois que nous prononçons cette phrase, nous demandons à Dieu de nous traiter avec miséricorde, tout en nous engageant à laisser cette même miséricorde agir dans nos relations. Saint Jean Chrysostome insiste sur ce lien : celui qui demande à Dieu de lui remettre ses dettes ne peut pas, dans le même temps, refuser obstinément de remettre celles de son frère.

Et c'est justement pour cela que Pierre pose sa question à Jésus : « Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi et lui pardonnerai-je ? Jusqu'à sept fois ? » Pierre cherche encore une limite. Il veut savoir jusqu'où va son obligation. Sept fois, c'est déjà beaucoup à ses yeux. Mais Jésus répond : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. »

Jésus ne demande évidemment pas à Pierre de compter jusqu'à 490. Il veut justement détruire cette logique du calcul. Saint Augustin comprend cette parole dans ce sens : le Christ ne donne pas une nouvelle limite au pardon ; il nous appelle à un pardon qui ne soit plus enfermé dans nos comptes.

Et c'est peut-être cela qui nous dérange le plus dans l'Évangile. Nous aimerions pouvoir dire : « J'ai déjà pardonné assez. » Jésus nous répond : « Ne compte plus. » Nous aimerions pouvoir dire : « Cette personne ne mérite pas mon pardon. » Jésus nous rappelle : « Toi non plus, tu n'as pas acheté le pardon que tu as reçu. » Nous aimerions regarder la dette de notre frère ; Jésus nous demande de regarder d'abord celle que Dieu nous a remise.

Car il y a quelque chose de terrible dans le refus de pardonner : nous croyons parfois que nous retenons l'autre prisonnier de sa dette, alors que c'est nous-mêmes qui restons attachés à cette dette. Tant que je répète intérieurement : « Il me doit cela », cette personne continue d'occuper une place dans mon cœur. Le pardon ne change pas nécessairement le passé, mais il peut empêcher le passé de continuer à gouverner mon présent.

Et c'est ici que je voudrais revenir aux enfants. Nous ne contrôlons pas tout ce que nos enfants deviendront, et ils ne portent pas automatiquement notre culpabilité. Mais ils apprennent énormément de ce qu'ils voient. Ils apprennent comment nous parlons de ceux qui nous ont blessés. Ils apprennent comment nous réagissons lorsque nous sommes offensés. Ils apprennent si un chrétien sait demander pardon, s'humilier, pardonner et recommencer.

Alors peut-être que l'une des plus belles choses que nous puissions transmettre à nos enfants n'est pas une maison parfaite, ni une famille sans blessures, parce qu'une telle famille n'existe pas. C'est de leur montrer comment la grâce de Dieu transforme un cœur blessé.

Peut-être qu'un enfant qui voit son père demander pardon apprend quelque chose de l'Évangile. Peut-être qu'un enfant qui voit sa mère renoncer à une rancune apprend quelque chose de la miséricorde. Peut-être qu'un enfant qui entend ses parents dire : « Nous avons été blessés, mais nous ne voulons pas vivre dans la haine », reçoit quelque chose qui peut changer toute une génération.

Car nous ne sommes pas seulement des hommes et des femmes qui ont besoin d'être pardonnés. Nous sommes des hommes et des femmes qui, parce que nous avons été pardonnés, sommes appelés à devenir capables de pardonner. Amen.

 

Prêtre Zhivko Zhelev