Le riche insensé

 

Bien-aimés frères et sœurs en Christ, l’Évangile de ce jour nous présente la parabole de notre Seigneur sur l’homme riche et insensé. Jésus dit qu’un homme, dont le domaine avait beaucoup rapporté, se disait : «Que vais-je faire ? J’abattrai mes greniers, j’en construirai de plus grands, et j’y mettrai mon blé et mes biens. Puis je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, réjouis-toi.» Mais Dieu lui dit : «Insensé ! Cette nuit même ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il ?» Et le Christ conclut : «Ainsi en est-il de celui qui amasse un trésor pour lui-même et n’est pas riche pour Dieu

Ce passage, frères et sœurs, n’est pas seulement l’histoire d’un homme de l’Antiquité. C’est le miroir de notre époque, l’image de nos sociétés obsédées par l’accumulation, la sécurité matérielle, le calcul de demain, mais souvent pauvres en charité, dépouillées de gratitude, faibles en confiance envers Dieu. Le Christ ne condamne pas la richesse en soi. L’Écriture ne fait jamais cela. Elle condamne l’esprit d’appropriation, la fermeture du cœur, la croyance que la vie dépend de ce que l’on possède. Le péché du riche insensé n’est pas son travail, ni même ses récoltes abondantes, mais qu’il n’a pensé ni à Dieu, ni à son prochain. Il n’a pensé qu’à lui-même.

Saint Basile le Grand dit : « Le Seigneur ne reproche pas au riche d’avoir des greniers, mais d’avoir préféré les agrandir plutôt que d’ouvrir la porte de sa maison aux pauvres. » L’homme n’a remercié personne. Il ne dialogue qu’avec son âme et croit qu’elle lui appartient. Il s’adresse à elle comme si elle dépendait de son blé, alors qu’elle dépend de Dieu seul. La folie de cet homme est de croire que sa vie repose sur ses réserves, quand elle repose sur la miséricorde divine.

Et pour comprendre la gravité de cette folie, regardons le contraste avec les hommes riches mais sages de l’Ancien Testament, dont la richesse devint source de bénédiction parce qu’ils la vivaient comme un dépôt confié par Dieu.

Jacob, père d’Israël, était comblé de troupeaux et de biens. Pourtant, il ne cessait d’offrir et de partager. Il envoie des présents à son frère Ésaü pour réconcilier leurs cœurs. Il offre des sacrifices partout où Dieu lui manifeste sa présence. Il comprenait que la richesse ne lui était donnée ni pour s’installer dans le confort ni pour se glorifier lui-même, mais pour construire la paix et honorer Dieu.

Job était « le plus riche des fils d’Orient », mais il ouvrait sa main aux pauvres. L’Écriture dit qu’il était les yeux de l’aveugle et les pieds du boiteux. La richesse ne l’avait pas rendu dur. Et lorsqu’il perd tout, il ne perd pas sa confiance : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris ; que le Nom du Seigneur soit béni. » Voilà un riche qui était déjà libre, parce qu’il n’était possédé par rien.

Quant au juste Tobit, même dans l’exil et la pauvreté, il donnait ce qu’il avait. Il nourrissait les affamés, aidait les malheureux, ensevelissait les morts. Il enseigne à son fils : « Fais l’aumône de ton bien selon ton abondance ; et si tu as peu, ne crains pas de donner un peu. » Pour Tobit, la miséricorde était la vraie richesse.

Ces hommes nous montrent que la lumière de la richesse vient du cœur qui la distribue, non du coffre qui l’entasse. Ils étaient riches pour Dieu, parce qu’ils ne vivaient pas pour ce qu’ils possédaient, mais pour Celui qui donne.

Alors, lorsque Dieu dit au riche insensé : «Ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il ?», cette parole est terrible. Car l’héritage des insensés n’est jamais celui qu’ils imaginaient. Leurs biens ne restent pas avec eux ; ils deviennent souvent la source de conflits entre leurs héritiers ; et ils laissent derrière eux un vide spirituel. Saint Grégoire de Nysse dit : «Les biens mal partagés engendrent des héritiers malheureux.» Celui qui a vécu pour accumuler laisse souvent à ses enfants non une bénédiction, mais une course sans fin vers la possession, une peur de manquer, une attitude d’avidité. Il lègue l’inquiétude, non la foi ; le cœur fermé, non la charité.

À l’inverse, celui qui donne laisse un héritage de paix, de joie, de confiance en Dieu. Les saints Pères disent que le seul trésor qui nous suit dans l’éternité est celui que nous donnons.

Saint Jean Chrysostome enseigne : «Les biens que tu gardes deviennent ta perte ; ceux que tu donnes deviennent ta couronne.»
Saint Basile le Grand dit encore : «Le pain que tu retiens appartient à l’affamé, le vêtement que tu gardes au placard appartient au pauvre.»
Et saint Isaac le Syrien affirme : «La richesse a été donnée pour racheter l’âme de la mort. Celui qui ne l’emploie pas ainsi l’a déjà gaspillée.»

Frères et sœurs, comment devenir riches pour Dieu ?
D’abord par la gratitude : reconnaître que tout vient de Lui, que nous ne sommes que les administrateurs.
Ensuite par la charité : donner avec joie, partager sans calcul, aider sans attendre de retour. L’aumône est une puissance spirituelle : elle libère notre cœur, elle purifie l’âme, elle attire la miséricorde divine.
Puis par la confiance : croire que Dieu pourvoit, même quand nous donnons de notre nécessaire. La sécurité véritable n’est pas dans un compte en banque, mais dans la fidélité de Dieu.
Enfin par la purification du cœur : apprendre à ne pas être possédés par ce que nous possédons. Le cœur de l’avare est un grenier fermé ; le cœur du chrétien est un autel ouvert au feu de l’Esprit.

Le monde nous dit : «Accumule, garde, sécurise.»
Le Christ nous dit : «Donne, partage, aime.»
Le monde nous dit : «Ce que tu gardes est ton bien.»
Le Christ nous dit : «Ce que tu donnes te suit dans l’éternité.»

Demandons au Seigneur de nous libérer de l’esprit de l’homme riche et insensé, et de nous donner un cœur semblable à celui de Jacob dans sa gratitude, de Job dans son détachement, de Tobit dans sa compassion. Que nous apprenions à être riches pour Dieu, afin qu’au jour où notre âme sera redemandée, nous puissions entendre non pas : «Insensé !», mais : «Viens, bon et fidèle serviteur ; entre dans la joie de ton Seigneur.»

 Amen.

 

Prêtre Zhivko Zhelev