Que Son Sang soit sur nous …

A l’occasion du 108 ° anniversaire de l’assassinat de la Famille Impériale

 

Dans l'histoire des tragédies sanglantes de l'humanité, la révolution russe — ou, plus exactement, la révolution satanique bolchevique — occupe sans aucun doute l'une des premières places, tant par son caractère monstrueux que par les conséquences qu'elle a entraînées. Parmi tous les crimes issus de cette catastrophe, l'assassinat sauvage de l'innocente Famille Impériale, et avant tout celui du saint Tsar-Martyr, l'Oint de Dieu, ne constitue pas seulement l'un des épisodes les plus tragiques : il exprime l'essence même de la révolution impie. En lui se manifeste avec une force particulière la quintessence du communisme sanguinaire.

Le crime d'Ekaterinbourg, commis il y a cent huit ans, demeure l'un des sommets les plus effroyables de la déchéance morale de l'homme. Il ne s'agit pas ici de politique, mais de la transformation de l'être humain en une créature qui n'a même plus sa place parmi les animaux. Quiconque souhaite conserver sa dignité humaine ne peut qu'éprouver de la honte devant un tel forfait, même s'il ne l'a pas commis de ses propres mains. Il faut cependant savoir avec certitude que ce crime n'a pas été perpétré uniquement par les assassins dont les noms sont connus, mais qu'une multitude de personnes, dans tous les pays du monde, y ont pris part, directement ou indirectement. Et qui donc à ce jour en a fait pénitence ? Qui en a véritablement pleuré ? Qui, aujourd'hui encore, garde la mémoire de ce crime effroyable ?

C'est pourquoi il est de notre devoir de rappeler sans relâche à nos contemporains ces événements tragiques dont furent victimes le Monarque à la pureté cristalline et sa Famille, et avec eux la Sainte Russie.

 

Interrogeons-nous : le sang de qui ces impies osèrent-ils donc répandre ? Contre qui levèrent-ils sans crainte leurs mains criminelles ?

Contre un Souverain profondément croyant, qui vivait dans la prière avec son peuple et au milieu de son peuple, jusque dans les années où le matérialisme triomphant du XXᵉ siècle semblait tout emporter. C'était là l'un des traits distinctifs de sa personnalité. Il vénérait avec une profonde piété les reliques de saint Théodose de Tchernigov ainsi que les sanctuaires de la Laure des Grottes de Kiev. Il participa personnellement aux solennités de la glorification de saint Séraphim de Sarov, glorification rendue possible en grande partie grâce à son intervention personnelle et à son insistance. Au cours de son règne, sept canonisations de saints furent célébrées, alors que, durant les deux siècles précédents, seules quatre avaient eu lieu.

C'est précisément un tel Souverain — un Tsar orthodoxe, un chrétien sincère, aimant son peuple et entièrement dévoué à la Sainte Église — que les ennemis de Dieu choisirent comme victime. C'est pourquoi le crime d'Ekaterinbourg ne fut pas seulement un crime politique. Il constitua une révolte contre la Russie orthodoxe, contre le pouvoir impérial établi par Dieu et, en définitive, contre le Christ Lui-même.

Cependant, les seuls responsables de la catastrophe qui s'abattit sur la Russie ne furent pas les bolcheviks impies. À quelques rares exceptions près, la société russe demeura sourde aux appels que le Seigneur lui adressait si manifestement durant les dernières décennies précédant l'effondrement de l'Empire. Elle n'écouta ni saint Séraphim de Sarov, ni les saints startsy d'Optino, ni les paroles ardentes du saint et juste Jean de Cronstadt.

Le pouvoir impérial autocratique apparaissait à beaucoup comme un vestige du passé, une institution despotique, brutale et désormais dépassée. Sous l'influence des doctrines politiques et des idées venues d'Occident, des voix s’élevant de la tribune de la Douma d'État et réclamant l'abolition de ce qui avait constitué, durant des siècles, la pierre angulaire de l'État russe, se faisaient de plus en plus pressantes.

Or, saint Jean de Cronstadt avertissait avec une remarquable clarté : « Que deviendrions-nous, nous autres Russes, sans le Tsar ? Nos ennemis s'empresseraient bientôt de faire disparaître jusqu'au nom même de la Russie, car, après Dieu, le porteur et le gardien de la Russie est le Souverain de Russie, le Tsar autocrate ; sans lui, la Russie ne serait plus la Russie » . Et le thaumaturge de toute la Russie ajoutait encore : « Le temps approche où le peuple se divisera en partis ; le frère se lèvera contre son frère, le fils contre son père et le père contre son fils ; le sang coulera, beaucoup de sang sera répandu sur la terre russe. Une partie du peuple russe sera chassée hors des frontières de la Russie ». Ici, chaque mot est une vérité, une prophétie qui s'est réellement réalisée.

L'empereur Nicolas II offrait également l'exemple d'un homme d'État guidé par une haute exigence morale. Il considérait la politique à la lumière de l'éthique chrétienne et attendait de ses collaborateurs la même responsabilité envers le destin de la patrie.

C'est à son initiative que fut réunie, dès 1899, à La Haye, la première Conférence internationale de l'histoire consacrée à la limitation des armements et à "l'humanisation" de la guerre. Comment ne pas voir dans cette initiative une pensée qui devançait son époque d'un siècle ? Si l'Europe avait prêté l'oreille à l'Empereur russe en cette année 1899, le monde n'aurait peut-être jamais connu les gaz asphyxiants, les balles explosives, les armes nucléaires ni toutes les horreurs qui ont marqué le XXᵉ siècle.

La révolution de 1905, la Première Guerre mondiale et le coup d’État de février 1917 furent avant tout autant de réactions de l'Occident face à la puissance grandissante de la Russie et à ses succès rapides. Ceux-ci avaient été obtenus sous la direction directe de l'Empereur Nicolas II. Le Tsar-Martyr représentait donc un obstacle sérieux pour les forces internationales qui ne souhaitaient pas voir la Russie forte et indépendante. D’ailleurs, après les événements de 1917, les principales puissances occidentales, y compris les anciennes alliées de la Russie, ont cherché à détruire, à démembrer le pays ou, du moins, à l'affaiblir durablement, objectif qu'elles poursuivent jusqu’à ce jour.

L'esprit profondément chrétien des Augustes prisonniers se manifesta avec une force particulière durant leur captivité. Malgré leurs souffrances, ils ne cessèrent jamais de croire en la bonté du cœur du peuple russe ; ils continuèrent d'aimer leur peuple et ne le condamnèrent jamais pour les épreuves qui leur étaient infligées. Ils étaient convaincus que le peuple simple avait été cruellement trompé par les ennemis de la Russie et du Trône.

Dans une lettre écrite en captivité par la jeune Grande-Duchesse Olga Nikolaïevna, on lit ces paroles : « Mon Père demande de transmettre à tous ceux qui lui sont demeurés fidèles, ainsi qu'à tous ceux sur lesquels ils peuvent exercer une influence, qu'ils ne cherchent pas à le venger, car il a pardonné à tous et prie pour tous ; qu'ils ne se vengent pas non plus pour eux-mêmes, mais qu'ils se souviennent que le mal qui règne aujourd'hui dans le monde deviendra encore plus puissant, et que ce n'est pas le mal qui vaincra le mal, mais seulement l'amour... »

Comment ne pas reconnaître, dans ces paroles, la voix de véritables saints ?

Mais, comme autrefois, au milieu du XIXe siècle, le grand poète russe A. A. Fet avait prononcé dans un de ses poèmes des paroles prophétiques qui, soit dit en passant, s’appliquent véritablement, avec une précision saisissante, au destin du saint Tsar-Martyr : « Partout règne la trahison — le Tsar est captif… et la Russie ne s'est pas levée pour le sauver. »

Oui, à de rares exceptions près, le peuple russe ne se leva pas comme un seul homme pour défendre son Souverain. Pourtant, sa conscience chrétienne, tout comme le serment prêté en 1613, l'y obligeaient.

Le peuple russe porte ainsi incontestablement sa part de responsabilité morale dans cet effroyable crime — mais dans quelle mesure ? Les assassins matériels sont connus. Ils ont accompli le forfait de leurs propres mains. Mais une multitude d'autres personnes en furent les complices silencieux, en ne faisant rien pour empêcher ce crime.

Posons encore une question : pourquoi le monde est-il demeuré silencieux lorsque fut perpétré le massacre de la Famille Impériale ? Lorsque, sous les yeux de l'Empereur et de l'Impératrice, on assassinait l'Héritier de quatorze ans et les jeunes Grandes-Duchesses ? Et non seulement on les assassinait, mais on le faisait avec une cruauté particulièrement sauvage. Et pourtant, le monde se taisait. Il se taisait encore et toujours.

Comme il a déjà été dit, après la révolution de 1917, les puissances occidentales poursuivaient l'objectif sinon de détruire la Russie, du moins de l'affaiblir au maximum. Les engagements contractés la veille au nom de l'Alliance furent aussitôt oubliés. Le monde ne se contenta pas de garder le silence devant le crime : il n'hésita pas à nouer des relations avec les assassins de la Russie et ceux qui la démembraient.

Ce n'est pas sans raison que le Premier ministre britannique David Lloyd George avait déclaré : « Nous sommes un peuple de marchands. On peut faire du commerce même avec des cannibales ». Même de nombreuses têtes couronnées d'Europe ne rougirent pas de serrer les mains encore couvertes de sang des meurtriers de leurs propres parents et d'entretenir des relations avec eux. Au cours des décennies suivantes, beaucoup s'efforcèrent encore de faire oublier leurs crimes, en justifiant leur attitude par toutes sortes de sophismes.

Combien l'attitude du Souverain russe, même déchu, contraste avec cela ! Alors qu'il était détenu en captivité, privé de tout pouvoir et qu’un tel acte aurait pu alléger sa situation, il refusa catégoriquement d'apposer sa signature au traité humiliant de Brest-Litovsk avec l'Allemagne, estimant qu'un tel acte constituerait une violation de la parole donnée aux Alliés de la Russie. « Ce serait une telle honte pour la Russie ; ce serait l'équivalent d'un suicide … Je préférerais que l'on me coupe la main plutôt que de signer ce traité infâme ».

L'Impératrice-Martyre, elle aussi, fit preuve du même courage. Calomniée par Pavel Milioukov et par d'autres vauriens du même acabit comme une prétendue « espionne allemande », elle déclara avec fermeté : « Je préfère mourir en Russie plutôt que d'être sauvée par les Allemands ». Il serait difficile de trouver une réponse plus éclatante aux ignobles accusations qu'elle dut supporter et qui ne pouvaient manquer d'influencer l'opinion publique en pleine guerre.

Abordons maintenant la question des principaux responsables de ce crime sanglant, qui accomplirent une œuvre véritablement satanique. Selon la formule de Sergueï Boulgakov, « le régicide est la véritable messe noire de la révolution ». Les meurtriers prirent des mesures extraordinaires afin que leur crime ne soit jamais découvert. Après l'avoir commis, ils s'efforcèrent par tous les moyens d'en effacer les traces, cherchant à dissimuler ce qui est en tout point un véritable crime rituel.

L'exécution fut menée avec une extrême précipitation : les Armées Blanches approchaient d'Ekaterinbourg qu’elles occupèrent moins d’une semaine plus tard, et les bolcheviks craignaient que la Famille Impériale ne fût libérée. On sait que, durant toute la nuit du massacre, un camion demeura devant les fenêtres de la cave de la maison Ipatiev, son moteur tournant sans interruption afin de couvrir, autant que possible, le bruit des nombreux coups de feu. C'est sur ce même véhicule que les corps ensanglantés des Martyrs furent transportés jusqu'à Ganina Iama, où les assassins avaient projeté de les faire disparaître en les arrosant d'acide sulfurique, préalablement acheté par Voïkov, avant de les enfouir dans la terre.

Selon les témoignages parvenus jusqu'à nous, l'extermination de la Famille Impériale se déroula de la manière suivante.

Iakov Iourovski, accompagné d'un groupe de bolcheviks soigneusement sélectionnés et armés, pénétra dans le sous-sol où étaient descendus les Augustes prisonniers. Il annonça aussitôt au Souverain, qui tenait dans ses bras son fils malade, que la sentence de mort venait d'être prononcée contre lui. Puis il tira à plusieurs reprises à bout portant sur le Tsar avec son revolver. Au même instant, les autres exécutants ouvrirent le feu à leur tour ; chacun connaissait à l'avance la victime qui lui était assignée, en tout onze personnes. Ceux qui n'avaient pas été tués sur le coup furent achevés sans pitié à coups de revolver alors qu'ils gisaient blessés sur le sol couvert de sang. Les mourants furent frappés à la baïonnette ; les jeunes Grandes-Duchesses, encore vivantes, furent transpercées de coups de baïonnette.

Le spectacle était, dit-on, si effroyable qu'il semblait insoutenable même pour ces hommes devenus des bêtes sous une apparence humaine. D'après Voïkov, tous furent profondément bouleversés par l'horreur de ce qu'ils venaient de vivre. Iourovski lui-même aurait déclaré que, s'il avait dû revivre plusieurs journées semblables, il aurait perdu la raison. Cependant, ces hommes conservèrent suffisamment de sang-froid pour dépouiller les corps de leurs bijoux, chacun prenant ce qu'il pouvait emporter. On raconte que Voïkov porta jusqu'à la fin de sa vie une imposante bague ornée d'un rubis. Quant à sa propre fin, elle survint de manière inattendue alors qu'il était encore relativement jeune. En 1927, à la gare de Varsovie, il fut mortellement atteint par les coups de feu du jeune patriote russe Boris Sofronovitch Koverda, un Émigré Blanc âgé de dix-neuf ans, qui revendiqua ouvertement son geste comme une vengeance pour l'assassinat du Tsar et la destruction de sa Patrie.

Lorsque l'on évoque le meurtre de la Famille Impériale et ceux qui en furent les commanditaires, on ne peut passer sous silence les télégrammes chiffrés découverts par le juge d'instruction Nikolaï Alexeïevitch Sokoloff après la fuite des bolcheviks d'Ekaterinbourg. Ces bandes télégraphiques constituent des pièces à conviction d'une très grande importance. Il s'agit là, chacun l’aura compris, d'une question particulièrement délicate et qui n'a jamais été entièrement élucidée. Elle mérite néanmoins la plus sérieuse attention.

La première interrogation qui se pose est la suivante : comment les bolcheviks purent-ils abandonner, dans leur fuite précipitée, ces télégrammes contenant la correspondance entre Sverdlov et Iourovski, où figuraient des références à des décisions ou même à des instructions attribuées au puissant banquier américain d’origine juive Jacob Schiff ? Sokoloff donnait à cette question une réponse simple : « Les bolcheviks sont des hommes, et, comme tous les hommes, ils sont sujets aux faiblesses et aux erreurs humaines. Pris de panique, ils s'enfuirent lâchement d'Ekaterinbourg. Dans leur frayeur, ils laissèrent au télégraphe aussi bien les originaux de leurs dépêches que les bandes télégraphiques elles-mêmes. »

Comme il a déjà été indiqué, ces bandes télégraphiques étaient chiffrées et Nikolaï Alexeïevitch Sokoloff ne parvint, avec l’aide d’experts, à les déchiffrer complètement qu'en 1924, alors qu'il vivait déjà en exil à Paris, un mois seulement avant sa mort soudaine et mystérieuse, survenue à l'âge de quarante-deux ans.

Ajoutons que, dans son ouvrage fondamental, L'Assassinat de la Famille impériale, publié en 1925 après son décès, il n'est nullement fait mention de ces bandes télégraphiques. Il est également rapporté que de fortes pressions furent exercées sur l'éditeur afin d'empêcher la publication de ce livre. Quant à l'existence même de ces télégrammes, elle est connue principalement par les témoignages de Sokoloff lui-même et de quelques proches auxquels il avait confié ses découvertes.

Peu avant sa mort, Sokoloff projetait de se rendre aux États-Unis, où il avait été invité pour sa compétence par le magnat de l’automobile Henry Ford afin de témoigner dans le cadre d'une procédure judiciaire l'opposant à Jacob Schiff.

Gardons donc fermement dans notre mémoire, et transmettons aux générations futures, le souvenir de cette nuit terrible du 4/17 juillet, l'une des pages les plus tragiques de notre histoire : l'exécution, sans jugement ni procès, du dernier Empereur de Russie, Nicolas II, et de sa Famille.

En vérité, ce jour demeure celui du deuil et de la honte du peuple russe.

Prêtons néanmoins pour finir l'oreille aux paroles de saint Jean de Shanghai : « Lorsque le Tsar disparut, la Russie disparut avec lui. Aujourd'hui, toute la Russie est devenue le champ de témoignage des Nouveaux Martyrs. Sa terre a été sanctifiée par leur sang, et son ciel par l'ascension de leurs âmes vers Dieu ».

Et que ne tombent pas dans l'oubli ces paroles élevées du saint Tsar-Martyr : « Peut-être le salut de la Russie exige-t-il un sacrifice expiatoire. Je serai ce sacrifice ».

 

Protodiacre Germain Ivanoff-Trinadtzaty